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L’invitée des éditions : Catherine Meurisse

Tous les mois, les éditions invitent une personnalité à choisir un ou plusieurs titres parmi leur catalogue. La sélection et les commentaires livrés par cet invité éclairent sans nul doute sa personnalité : « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. » (François Mauriac)

Catherine Meurisse © Les éditions de la Rmn-GP (2022)

La sélection de Catherine Meurisse :
Illustratrice, dessinatrice de presse et autrice de bande dessinée française, elle est la première dessinatrice de BD élue à l’Académie des beaux-arts (en 2020). Elle a pris la suite, auprès de notre maison d’édition, de Joann Sfar, de Voutch, d’Emmanuel Guibert et de Rébecca Dautremer, en interprétant les Fables pour l’opération « Un livre pour les vacances » du ministère de l’Éducation nationale.

Pissarro à Erigny, la nature retrouvée. Le catalogue de l’exposition au musée du Luxembourg – Paris (2017)

 « J’aime la façon qu’a Pissarro de peindre la campagne ordinaire. Il y a une jeunesse dans ces champs et vergers qui rend les scènes immortelles. D’autant que ces paysages ont largement disparu après la Seconde Guerre mondiale. J’aime retrouver cette nature un peu moins maîtrisée, un peu moins défigurée par l’homme. Pissarro était anarchiste ; je l’ai appris dans le catalogue. Il avait lu Proudhon, pour lequel l’anarchie est l’absence d’autorité́. C’est probablement cette absence d’autorité dans la représentation de la nature qui me séduit chez Pissarro.

L’ouvrage est riche ; il met en lumière un impressionniste plus discret que les autres : nous y sont montrées ses peintures, mais aussi ses aquarelles, aux touches de couleur visibles – ce qui est toujours intéressant à observer – ainsi que des dessins à l’encre noire pour la presse anarchiste. Cerise sur le gâteau : l’atelier de Pissarro, en photo, tout de briques et de treilles, me fait rêver !
Certains paysages évoquent, à quelques détails près, ceux de mon enfance – la forme des bottes de foin notamment, que l’industrialisation agricole a modifiée –, passée dans des régions rurales aux paysages ordinaires : les Deux-Sèvres, la Meuse. Pour créer, je cultive autant mes souvenirs d’enfance que mes émotions esthétiques. Tout est nourriture, tout peut servir à cultiver mon esprit et mon dessin. Pour me stimuler, je lis beaucoup de livres d’art, je visite des expositions, je prends des notes sous forme de photographies. J’observe la vie de la ville, mais mes pensées s’organisent mieux lorsque je me promène dans la nature. Je me constitue une banque d’images fécondes. Et lorsque je dessine et que j’écris, je convoque alors ces souvenirs heureux, qui se réincarnent en quelque sorte. Ils reprennent vie dans un nouveau présent, à l’image de la madeleine de Marcel Proust. 
» Et c’est avec un sourire radieux que Catherine Meurisse conclut en citant son auteur préféré : « Situé hors du temps, que peut-on craindre alors de l’avenir ? »

 

Les Nabis et le décor. Le catalogue de l’exposition au musée d’Orsay (2019)

« L’expression décorative m’est familière, puisque, après des études de lettres modernes, j’ai fait les arts appliqués à l’École Estienne et à l’École supérieure des arts décoratifs.
Dans les œuvres de ce catalogue, les associations de couleurs sont superbes. Ces teintes audacieuses qui, juxtaposées, s’équilibrent, sont des propositions : c’est comme si les peintres nous donnaient des autorisations. J’ai presque envie de mettre des post-it, car j’aurai peut-être besoin, un jour, de me souvenir de ces couleurs pour tout autre chose.
Si on prend le dessin au sérieux – sans se prendre au sérieux ! –, on a besoin de peaufiner et, toujours, de regarder le travail des autres. Je continue d’observer les œuvres de Maurice Denis, autant que celles de Delacroix ou encore de Quentin Blake, l’illustrateur britannique. Le travail des autres artistes est vital pour moi, il me maintient en éveil.

Enfin, le grand format du catalogue permet aux images occupant de pleines pages de surgir “plein pot”. On met vraiment la tête dans la peinture ! Le regard n’en est pas pour autant forcé : il s’agit d’une invitation au voyage dans un détail grossi. »

 

La forêt magique. Le catalogue de l’exposition au palais des Beaux-Arts de Lille (2022)

« Ce catalogue comporte des œuvres plus contemporaines que les deux autres. Il propose une transversalité vraiment nourrissante. Il m’intéresse, car il mêle des œuvres anciennes et actuelles, de Constable à Penone, en passant par Gustave Doré, agrémentées des propos scientifiques d’ingénieurs arboristes ou de botanistes, telle l’interview de Francis Hallé, en fin d’ouvrage.
La Forêt magique nous fait traverser les siècles et les styles. Elle permet des rencontres mentales, comme une exposition, lieu parfait de rêverie, où j’aime me rendre seule pour être disponible à l’inspiration. J’y ai découvert des artistes et des œuvres : la série de Penone, qui ressemble à des impressions d’empreintes digitales, est extrêmement délicate et subtile.
Et puis, le sujet me touche particulièrement. L’ouvrage rappelle que les arbres sont des êtres vivants, que nous sommes bien trop nombreux à négliger, malheureusement. À la campagne, où j’ai grandi, j’ai perçu une autre intelligence que la nôtre. Avoir conscience que l’Homme n’est pas le seul cerveau sur Terre – et loin de là – est très reposant. » Dans son album Les Grands Espaces (aux éditions Dargaud), Catherine Meurisse raconte, en effet, avoir donné le nom de Swann à son arbre protecteur, un platane centenaire, lorsqu’elle était enfant.

« Enfin, le petit format est intéressant, car il permet de l’emporter avec soi. Cela rend la somme de connaissances moins impressionnante. La forêt est à portée de regard et tient dans la poche, comme un talisman. »